Fleur Nabert | Yvetot 2006

PASSION / RÉSURRECTION

Exposition Fleur Nabert – Église  saint Pierre d’Yvetot
Dans le cadre du festival Courant d’art
8 avril – 25 mai 2006

(Voir l'article de La croix d'avril 2006)




Transmission et Polyptyque

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La première fois que je suis entrée dans l’église d’Yvetot, une lumière d’un orangé de feu emplissait tout l’espace : le vitrail de Max Ingrand apparaissait dans toute sa beauté. Ce lieu m’était confié pour réaliser une exposition sur le thème de Pâques, dans le cadre du festival Courant d’art…
Pâques est un passage : de la vie à la mort et de la mort à la vie ; et au cœur de cette transformation il y a un moment indicible, invisible. Un temps de latence. Au soir du Vendredi saint, l’innocence est mise au tombeau avec le Christ. Le bien, l’amour, la fraternité sont défigurés et chacun peut imaginer dans sa chair le désarroi des apôtres, craignant pour leur propre vie, à une heure où ils ont perdu Celui dont la bouche disait, comme un chant, la vérité tant quêtée par l’humanité. Dans les heures qui suivront, les saintes femmes, venues embaumer un mort, vont réveiller le monde. Le tombeau est vide… Tout est dans ce creux, cette absence éternellement présente au-dessus de laquelle les chrétiens se penchent, après les apôtres, avec effroi et joie depuis vingt et un siècles. Comment montrer cette déflagration silencieuse ?
C’est l’espace liturgique de l’église qui m’a inspirée. Le chœur et la nef centrale créent naturellement une partition : à gauche la Passion, à droite la Résurrection et au centre l’instant suspendu du Tombeau vide.

La Passion du Christ commence bien avant le jour du Golgotha. Caïn ouvre cette étrange arène. Il est l’un des premiers douloureux de la Bible. Ses épaules ploient sous la colère qui l’a poussé à tuer son frère Abel. Job, à ses côtés, récrimine contre Dieu dans un cri muet. Il est le dépossédé, le dépouillé. Plus tard, Jean le baptiste annonce l’espérance et la libération qui se propageront jusqu’aux confins du désert. Mais pour cela, pour avoir osé parler du fils de Dieu dont il n’est pas digne de dénouer les sandales, on lui ôte la vie. La Passion du Christ aura lieu pour eux et pour tous les hommes, sous les yeux d’un centurion qui – à travers ses larmes – comprend que l’on tue Celui qui porte la vie en plénitude, ce Christ dont le front est saint d’un or saint, d’une lumière qui ne s’éteint pas.
Pétrifiés à l’idée que la dépouille de l’aimé ait pu être enlevée, Pierre et Jean se précipitent au Tombeau. La pierre est roulée et laisse voir une béance. Pierre, qui va entrer le premier, tend une main pleine d’effroi pour toucher ce vide incompréhensible. Vacillement. Tous les doutes du monde tournent tels des fauves en cage dans ce Tombeau vide. Un regard, celui de Jean, dissipera les ombres : "Il vit et il crut." Voilà le choix : croire que le monde est vide ou accepter de ressentir, en aveugle, à quel point il est empli.
Rentrés chez eux, les disciples ne pourront s’empêcher de songer à
Lazare, le premier revenu des rives de la mort et dont la bouche retrouva le souffle. Marie-Madeleine quant à elle garde derrière ses paupières fermées, l’image de celui qui l’a reconnue, de celui qui l’a nommée. Elle se tient près de Marie. Le visage de la vierge toujours voilée émerge de l’étoffe de terre. Ce voile est la forme incarnée d’une méditation continue où le cœur de la mère du Christ est perpétuellement donné à Dieu, dans les heures ombreuses ou lumineuses. L’effarement de saint Jean est le nôtre face au mystère de vie et de mort qu’est Pâques : le crime des hommes, la miséricorde de Dieu, la force du Fils revenu, tout cela passe devant ses yeux éprouvés et apaisés bientôt par le Souffleur d’âme. Ce souffleur est la présence invisible laissée au monde, l’Esprit qui souffle à travers les vies.
Dans la nef, enfin, la sculpture biface Transmission est traversée d’une lumière, d’un côté reçue, de l’autre redonnée. Elle dit l’amour silencieux qui passe des cieux au Christ et du Christ aux hommes.
Sous l’orgue, est présenté le Polyptyque, une œuvre en cinq tableaux représentant d’une autre façon Pierre, Jean le Baptiste, la Trinité, Marie et Jean. Conçu comme un vitrail, j’ai souhaité faire dialoguer cet ensemble avec les lumières du grand vitrail d’Yvetot qui viendront, tout au long des journées, s’y projeter et en modifier l’apparence.

Un artiste est seul face à son art et vit avec la certitude de devoir jeter toutes ses forces dans ses créations. Certaines paraîtront dures, d’autres plus douces. Elles sont toutes nées de l’exigence, de la force et de l’angoisse de créer, dans l’unique but de soulever le regard, pour donner à voir la puissance de cette vie et sa beauté.


L’artiste fera visiter l’exposition les 15 avril, 5, 20 et 21 mai à 15h.