Fleur Nabert | La Défense 2005

TRANSMETTRE

« Vous serez une part de la saveur du fruit » (René Char)
EXPOSITION FLEUR NABERT – NOTRE-DAME DE PENTECÔTE
9 NOVEMBRE 2005 – 13 JANVIER 2006




« Hâte-toi de transmettre ta part de merveilleux, de rébellion, de bienfaisance », écrit René Char dans En 33 morceaux. Cet homme à la taille et à l’âme de géant, à travers sa poésie, n’a cessé de dire que le seul héritage qui survive à la poussière et au temps est celui des biens impalpables, et qu’il ne trouve sa plénitude que dans la transmission. C’est  un de ses vers que j’ai choisi pour exergue de l’exposition : « Vous serez une part de la saveur du fruit ». Char n’avait pas la foi et pourtant la richesse de sa pensée transcrit par cette phrase l’exacte promesse que j’ai voulu mettre en images. 
J’ai créé cette exposition pour Notre-Dame de Pentecôte, sur le thème des Semaines Sociales de France du 25, 26 et 27 novembre 2005 : la transmission. J’ai très rapidement renoncé à exposer des œuvres déjà créées, j’ai voulu vivre une nouvelle fois le cheminement de la transmission et en même temps le représenter. Et si transmettre est le but de toute vie d’artiste – de toute vie humaine – je n’ai pas traité ce thème comme un sujet ou un exercice, mais comme une plongée vers le cœur de mon art, vers le cœur de l’homme.
J’ai bien sûr voulu comprendre la transmission, montrer ses différents visages, mais par-dessus tout j’ai désiré la faire sentir – physiquement – puisqu’elle est flux et passage. Dans le choix des couleurs, des matières j’ai créé une unité : toutes les œuvres sont faites d’encre de chine qui dessine l’architecture des peintures ; de terres naturelles de Roussillon qui donnent chair au peintures comme aux sculptures ; et d’or, couleur de la grâce, déposée là où affleure le mystère. Plus le regard s’éloigne du centre et plus les couleurs se multiplient ; les figures, d’abord tournées vers le centre, s’ouvrent vers l’extérieur, ôtant ainsi les frontières de l’exposition.

La transmission est généralement assimilée au don d’un héritage moral, intellectuel ou humain. Il place celui qui transmet dans une sorte de hauteur : celle de l’âge ou de la maestria. Et pourtant, loin d’être un chemin de gloire, la transmission est avant tout celui du don reçu. Il faut se laisser enrichir en tenant son âme « en paix et silence comme un enfant contre sa mère » dit le psalmiste. Et la richesse qui peut nous rendre capables de donner des biens impérissables ne peut être qu’elle-même impérissable. Char dit encore dans les Feuillets d’Hypnos « Nous n’appartenons à  personne sinon au point d’or de cette lampe inconnue de nous, inaccessible à nous qui tient éveillés le courage et le silence.»  Pour moi qui crois, ce point d’or n’est pas inconnu, ce point d’or est Dieu au fond de l’homme, le Christ incarné pour le monde dans l’Eucharistie. La seule richesse qui ne peut nous être enlevée et que nous puissions offrir et partager dans le temps et l’éternité c’est cet amour de Dieu.


L’œuvre centrale de l’exposition L’Eucharistie, cœur du monde, inspirée du titre d’un livre de Hans Urs von Balthasar, est un fruit nourricier, un épicentre à partir duquel se propage une onde de lumière. De cette œuvre découlent Le Souffle et La Parole. Représentés eux aussi de façon abstraite, ce sont les deux dons qui précèdent toute transmission, les deux biens premiers de l’humanité : le souffle qui fait vivre le corps et la Parole qui habite l’âme. Le premier est un arbre de Jessé qui donne la vie et engendre les générations, le second est un buisson ardent dont le feu réchauffe sans détruire.
L’homme, une fois riche des ces dons de la vie et de l’Esprit, devient capable d’aimer : le Souffle donne naissance à l’
Amour, la Parole à L’Oraison. L’amour humain est représenté par  deux êtres, comme issus d’une même racine et formant un fruit gorgé de lumière, tandis que l’amour de Dieu, qui se dit dans et par la prière, dilate l’être et fait de lui un feu vivant. Les tableaux Fécondité du corps et Fécondité du cœur montrent les fruits de l’Amour  et de l’Oraison : à droite une femme porte la vie dans la jubilation et à gauche un homme presse son cœur pour en offrir la lumineuse richesse. L’onde poursuit son chemin et donne naissance à Générations, une sculpture sur la démultiplication de la vie, sa propagation irrésistiblement belle. À gauche, Le Souffleur d’âme vient accomplir la fécondité du cœur. C’est une représentation de l’artiste qui, ayant rassemblé son courage et tout ce dont il est riche, insuffle un peu d’âme – un peu de son âme – à des matières inanimées  pour qu’elles se mettent à frémir et à signifier.
Au terme de ce chemin se trouvent deux personnages de profils dont le regard se perd au loin. Ce sont L’ange de la Charité et L’ange de l’Espérance. Si tout ce que nous donnons a d’abord été reçu, ce qui reste encore, lorsque l’on a tout offert de sa vie, de son cœur ou de son esprit, ce qui ne se tarit pas ce sont l’Espérance et la Charité. « L’amour ne passera jamais » dit saint Paul. Des origines à la fin de nos jours, Dieu passe de vies en vies, de cœurs en cœurs ; tout ce que nous transmettons porte la trace de son mystère d’amour. La lumière d’or présente dans chaque tableau ne s’arrête pas, elle continue de se propager aux confins du monde.
Si on relit toutes ces œuvres on voit qu’à droite de l’Eucharistie se construit l’axe de la multitude et à gauche celui de la solitude intérieure, le tableau central devenant semblable à une frontière entre l’homme intérieur et l’homme extérieur, comme une sorte de « clôture » au sens monastique du terme. 

La sculpture Transmission résume et clôt cette exposition. Une des transcriptions graphiques les plus évidentes de la transmission est celle de la croix : tout don vient d’une ascendance, se dépose en celui qui le reçoit, se propage autour de lui et descend enfin. Ce personnage, au cœur illuminé, tend les bras vers la lumière qui passe à travers lui et se déverse de l’autre côté. C’est un même être recevant et offrant, ou ce sont deux êtres différents accomplissant l’un l’aval et l’autre l’amont de la transmission, ou encore c’est le Christ regardant vers le Père et versant sa tendresse sur nous…libre au regard d’en décider.          

Fleur Nabert

Pour le temps de l’Avent, le Polyptyque de Fleur Nabert, œuvre en 5 tableaux, sera exposé dans l’Église de Notre-Dame de Pentecôte (du 24 novembre au 23 février).

Exposition du 9 novembre 2005 au 23 février 2006, ouverte du lundi au vendredi de 8h30 à 18h30. L’artiste sera présente les 6, 13, 26 janvier entre 15h et 17h, les 1 et 15 février entre 12h30 et 15h et les 10 et 23 février entre 15h et 17h.

Voir l'article La croix, 9 novembre 2006
Voir l'article  Il est vivant, janvier 2006